lundi 20 juillet 2026

L'odyssée (french)





Un monstrueux voyage

À priori, le film de Christopher Nolan surprend et déçoit. À la sortie, l'impression qui domine le spectateur est celle d'un gâchis inutile et coûteux, la peinture d'un monde morne, blafard, dont on aurait effacé tout aspect héroïque et tout enthousiasme, d'un univers situé à l'opposé du mythe lumineux d'Homère, du conte épique, magistral et guerrier qu'on serait en droit d'attendre. 

Mais ce serait se tromper sur l'intention du réalisateur et sur la cohérence narrative qui domine son oeuvre. 

À Ithaque, dix ans plus tôt, Ulysse a laissé derrière lui un royaume harmonieux, une vie simple et sincère, une épouse aimante, un fils innocent, des dieux bienveillants. 

        Mais la guerre va briser cette harmonie de façon radicale. 

Le premier responsable du cataclysme en cours est Agamemnon. Certains critiques ont, un peu facilement, rapproché son personnage de celui de Dark Wador dans "La Guerre des étoiles" de George Lucas. Ce clin d'oeil réducteur empêche de mesurer sa véritable importance. Agamemnon dont, comme Vador, on ne verra pas le visage, n'est pas un simple "méchant" folklorique et avide de pouvoir, c'est le mal incarné ou, si l'on préfère, la Mort. Le panache de son heaume, terminé par les vertèbres d'un squelette, ne laisse aucune ambiguïté sur ce point. 



    À l'image d'Anton Chigurh dans "No Country for old men" des frères Cohen, Agamemnon possède deux émanations. L'une symbolique (la Mort), l'autre incarnée dans le réel (un psychopathe). Cette dernière est évidemment périssable. 



        Si Chigurh se blesse gravement, Agamemnon, lui, décède sous la main de son épouse Clytemnestre, sœur jumelle d'Hélène, qui venge ainsi l'ignoble sacrifice de leur fille Iphigénie. Logiquement, le roi de Mycènes se retrouve aux Enfers. Dans cette scène fascinante où Ulysse vient faire soumission à son "maître" (pardon, à son roi), il est donc l'incarnation de la Mort elle-même régnant sur son royaume.

Ulysse ne pourra pas sortir indemne de la complicité qui les lie. C'est un homme malade de lui-même, malade de sa ruse, de son intelligence, de sa propre perfidie. 

Le film s'ouvre en effet sur l'image du cheval de bois, imaginé par ses soins, et construit par les grecs pour tromper les troyens assiégés. Etrangement, alors qu'il aurait été bien plus simple de le faire reposer sur un socle pour faciliter son transport, on découvre le cheval à demi enseveli dans le sable de la plage, comme la Statue de la Liberté dans "La Planète des Singes" de Franklin J. Schaffner. 


 

        En voyant la statue, Charlton Heston comprend que la terre a été ravagée par l'arme atomique et déclare, terrorisé : "Ils l'ont fait !". Nolan nous l'indique donc clairement dès les premières images, le cataclysme originel a déjà eu lieu. 

Ce désastre, c'est la guerre ruineuse menée depuis dix ans par les armées grecques sous l'autorité d'Agamemnon pour reprendre Hélène kidnappée à son frère Ménélas. Or, comme le suggère Ulysse lui-même, Hélène n'est qu'un prétexte commode qui cache des intentions de domination territoriale et commerciale beaucoup moins louables. En transformant le cheval, offrande à Athéna, en motif de trahison permettant le viol, le pillage et la destruction complète de Troie, Ulysse a commis une faute dont la gravité ne lui échappe pas et dont il devra assumer les conséquences. Le vent vif et constant, le ciel gris, nuageux, pesant comme une chape, les tempêtes successives sont à l'image du caractère des dieux qui ont tout vu, tout entendu. Les éléments déchaînés présagent d'un monde en délitescence ou le soleil, la joie, le rire lui-même auront été bannis.

Désormais, le monde sera imprévisible, les dieux capricieux, leurs manifestations monstrueuses, et toujours ambivalentes. 

Le cyclope Polyphème n'est en qu'un exemple. Sa monstruosité supposée (et bien visible) se double en effet d'un caractère étonnamment doux. Loin du géant bavard, irascible et furieux du mythe, c'est, dans le film, un pâtre paisible, affectueux avec ses brebis et vraisemblablement végétarien (il se nourrit de fromage). Polyphème ne se montre d'ailleurs pas farouchement hostile aux étrangers qui ont pourtant forcé l'entrée de son repaire et, s'il se laisse aller à en goûter quelques-uns, c'est plus par curiosité que par appétit, car leur chair lui tire un rictus de dégoût compréhensible. 

L'arrivée d'Ulysse et de ses compagnons sur l'île des Lestrygons emprunte un mécanisme inverse. Les voyageurs rencontrent un enfant, symbole d'innocence, mais de taille anormale. En les apercevant, l'enfant pousse un cri de terreur d'une longueur et d'une intensité dont le cinéma ne possède qu'un seul équivalent, celui d'Oskar dans "Le Tambour" de Volker Schlöndorff, protestation bruyante et dérisoire contre un monde qui bascule peu à peu dans l'horreur du fascisme. 




On l'a compris, l'équilibre cosmique qui régnait entre les Hommes et les Dieux est bel et bien détraqué et, pour tout dire, rompu.

La magicienne Circé, chez qui Ulysse et ses compagnons vont échouer ensuite, va le confirmer. Ici, Circé n'est pas la créature enchanteresse évoquée par le mythe, mais une paysanne rugueuse et fourbe qui transforme toute chose en son contraire. D'après ce que Circé elle-même confie à Ulysse, avant leur métamorphose, les félins magnifiques qui gîtent sur le chemin menant à sa chaumière étaient probablement de hideux personnages. Courageux et fidèles, les compagnons d'Ulysse se verront donc transformés en porcs. 

La collection de difformités qui résulte de cette terrible dysharmonie du monde ne serait pas complète sans évoquer le monstre Scylla qui dévore six compagnons d'Ulysse et, plus troublant encore, le visage d'Hélène, dont Ménélas loue la beauté d'un côté et déplore la laideur défigurée de l'autre. 

Dans ce monde plongé dans le chaos, la parole des dieux qui conseillaient autrefois les Hommes est devenu inaudible. Pour preuve, le chant des sirènes dont, astucieusement, Nolan épargne le spectateur en lui imposant des bouchons de cire. Ulysse, lui, exige de se soumettre à leur tentation. Semblable à un pèlerin égaré sur le chemin de sa propre rédemption, il en gardera un souvenir amer et douloureux. Cette allusion au Christ et aux épreuves que le diable dispose sur sa route va se renforcer peu à peu.

Les différentes étapes de l'Odyssée suggèrent en effet les stations du Chemin de croix et, comme le Christ, Ulysse sera pourvu de douze compagnons ou, si l'on préfère, de douze apôtres. Dans sa quête de rédemption et sa quête d'un chemin de retour vers sa patrie, Ulysse ne cesse d'interroger les dieux, mais constate que leurs paroles sont difficiles à interpréter. Or il ne s'agit pas seulement des dieux du Panthéon. 

        Posant à sa manière les jalons d'une possible historicité commune des grandes religions universelles dans le berceau du mythe et de l'antiquité, Nolan ne convoque pas le seul christianisme en effet. L'interdiction de consommer du porc, qu'il respecte, est une allusion explicite à l'Islam. Sa consommation excessive de fleurs de lotus chez la nymphe Calypso, à l'inverse, lui permet d'atteindre la paix intérieure par l'oubli ou, plus exactement, l'ataraxie, une allusion directe au bouddhisme.

Exaspéré, Ulysse finit par reconnaître que les dieux ne lui sont plus d'aucun secours. Désormais, il devra se débrouiller seul. Comme dans l'épisode de Charybde et Scylla, à défaut du meilleur chemin, il lui faudra choisir le moins pire. Les dieux, qu'il défie par son attitude, l'ont abandonné. Leur monde est décidément trop vaste, leurs décisions indéchiffrables. En ramenant ce monde à de plus justes proportions, des proportions humaines, Ulysse va être enfin en mesure de contrôler son destin.

À l'image du Christ chassant les marchands du temple, il repousse les prétendants qui se pressent auprès de Pénélope et fait le ménage dans son royaume. Enfermés avec eux dans la salle du trône, les malheurs ne lui tombent plus cette fois du ciel, mais uniquement du plafond. C'est un défi à sa hauteur, qu'il surmonte sans trop de blessures, si ce n'est, comme le martyr saint Sébastien, militaire de carrière ayant lui aussi accompli des miracles, percé de quelques flèches. 


 

        Si l'équilibre du cosmos a été rompu, celui du royaume d'Ithaque (ou, comme par magie, le soleil est revenu) sera restauré par le courage et le sacrifice d'Ulysse, par la fidélité de Pénélope et le dévouement de son fils Télémaque.


On le voit, l'Odyssée de Christopher Nolan n'est pas un film flamboyant. C'est une quête crépusculaire, cohérente et souvent désespérée qui tente de rétablir une forme d'équilibre et d'apporter les lumières de la raison a un monde qui a déjà basculé dans l'obscurité et, peut-être, dans l'obscurantisme.





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